Comment les drones obligent à repenser le concept de déni d’accès (A2/AD) ?

Depuis la deuxième moitié du mois d’août, les forces ukrainiennes ont multiplié les destructions sur les arrières russes, jusqu’en Crimée, en préparation de la série d’offensives menées par l’Ukraine au début septembre. Durant cette période d’attaques par drones, et encore maintenant comme le montre l’attaque du 29 octobre [1], certaines de ces machines ont été abattues par la défense anti-aérienne russe. Ce sont des drones civils de grande taille à propulsion thermique qui ne sont pas particulièrement discrets, au contraire des mini et micro drones bien plus difficiles à détecter. Néanmoins ces drones sont les seuls, grâce à leur autonomie de vol de plusieurs heures, à pouvoir opérer loin à l’intérieur du dispositif adverse. De par leur taille et leur vitesse plus réduites que celles d’un avion ou d’un hélicoptère, ils sont mal détectés par les radars de longue portée, ce qui leur donne la possibilité d’approcher relativement discrètement. Néanmoins, la défense sol/air courte portée n’a généralement pas de difficulté à les détecter et à les abattre une fois à portée de tir. Bien que la défense anti-aérienne russe soit considérée comme une référence en matière de défense intégrée et multi-couche, base du concept d’A2/AD, tous les drones n’ont pas été abattus.

Le concept A2/AD

Le territoire de la Crimée est défendu par une dizaine de systèmes sol/air longue portée S-300 et S-400 auxquels s’ajoutent des systèmes de moyenne (SA-11 et SA-17 BUK) et de courte portées (SA-8 OSA, SA-13 GOPHER, SA-15 TOR et PANTSIR), sans même compter les centaines de missiles très courte portée, le tout concentré sur un territoire grand comme la région Bretagne. A titre de comparaison, cela représente plus que l’ensemble des moyens de défense sol/air français, composés actuellement de batteries longue portée SAMP/T, de systèmes courte portée CROTALE et de de missiles très courte portée MISTRAL. La Crimée est donc aujourd’hui une des régions du monde les plus fortement défendues contre les menaces aériennes avec des systèmes variés, performants [2] et globalement modernes.

BUK-M3 (SA-17)
BUK-M3 (SA-17)

Ce type d’organisation de défense anti-aérienne a fait ses preuves et représente une dissuasion importante pour toute force aérienne qui voudrait y pénétrer de vive force sans pour autant que cela représente un mur totalement infranchissable. C’est le concept de déni d’accès ou A2/AD. S’y frotter nécessiterait non seulement de mettre beaucoup de moyens mais il faudrait aussi accepter d’en perdre une proportion non négligeable. Quand les tarifs des chasseurs avoisinent aujourd’hui les 100 M€ (sans même compter les armements embarqués ou la valeur d’un pilote formé), cela fait forcément réfléchir. D’ailleurs, aucun avion de combat ukrainien n’a tenté de raid au-dessus de la Crimée, ce qui aurait pourtant été une formidable opération de communication. La seule incursion dans l’espace aérien russe effectuée par les ukrainiens, en dehors des drones, a été un raid de deux hélicoptères sur un dépôt pétrolier à Belgorod, secteur alors dénué de protection anti-aérienne au moment de l’attaque d’où le choix de la cible. En effet, bien que les moyens de défense anti-aérien russe soient très nombreux ils ne peuvent pas tout protéger. Depuis, l’aviation ukrainienne évolue à basse altitude et ne s’aventure guère en profondeur au-delà des positions russes.

SA-8-GECKO
SA-8-GECKO

On peut noter qu’il se passe la même chose côté ukrainien par une concentration de ses défenses sol/air sur des zones à protéger de façon à en interdire l’entrée, avec succès, à l’aviation russe. Faute de systèmes anti-aériens en nombre suffisant, les zones protégées sont beaucoup moins étendues côté ukrainien mais le concept d’A2/AD se montre tout aussi efficace pour chasser les avions du ciel là où ces systèmes sont actifs. A noter que les ukrainiens utilisent, pour leur défense sol/air, des systèmes ex-soviétiques avec des S-300, des SA-6, SA-11, SA-13 et SA-8 renforcés ou bientôt renforcés par des systèmes occidentaux comme les NASAMS, IRIS-T SLM, MIM-32 HAWK, ASPIDE 2000 et des systèmes CROTALE NG.

MIM-23-HAWK
MIM-23 HAWK

Pénétrer un espace ainsi protégé nécessite d’importants moyens SEAD (Suppression Air Defense) ; cela implique la mise en œuvre de systèmes spécialisés dont disposent peu les Russes et les ukrainiens encore moins. A défaut, cela condamne les appareils à évoluer à basse altitude afin d’échapper à ces systèmes « haut de gamme » mais cela les expose aux systèmes anti-aériens portables de très courte portée (MANPADS), plus faciles à leurrer dans l’ensemble, mais néanmoins très nombreux [4].

Les drones changent la donne

Cette défense multi-couche montre son efficacité contre une menace aérienne classique mais cette menace a évolué avec l’apparition des drones. Les drones militaires de type MALE (moyenne altitude longue endurance) ou HALE (haute altitude, longue endurance), compte tenu de leur taille et de leur prix, peuvent être traités de la même manière que les aéronefs pilotés, leur valeur restant supérieure à celles des missiles intercepteurs utilisés. Seulement on a vu les forces ukrainiennes utiliser des drones civils, achetés sur internet à moins de 10 000 $ l’unité, d’une envergure de plusieurs mètres et bénéficiant d’une endurance de plusieurs heures de vol. Ces drones, relativement lents et un peu plus petits que les drones MALE, peuvent s’approcher bien plus près avant d’être détectés par les radars. Cela diminue le temps de réaction des défenseurs qui, de plus, ne peuvent en évaluer la nature réelle, et donc le niveau de menace représentée, par le seul écho d’un radar.

Les drones utilisés par les ukrainiens sont des SKYEYE [5] de fabrication chinoise d’une envergure de 4,45 m pouvant voler 5 h à 130 km/h avec une charge utile pouvant atteindre les 20 kg. Ils peuvent être utilisés aussi bien en tant que drones de reconnaissance ou que drones suicides avec une charge explosive à bord. D’autres modèles de drones civils équivalents sont aussi disponibles sur le marché, comme les MUGIN-5 par exemple.

Drone-chinois-SKYEYE
Drone chinois SKYEYE

Ces appareils posent un problème spécifique : ils peuvent représenter une menace potentiellement importante par leurs capacités de destruction alors, qu’en même temps, leurs coûts sont très faibles.

Des missions très différentes pour un même modèle de drone

Ces drones sont d’un emploi très souple, ils peuvent être indifféremment équipés de systèmes optiques pour la reconnaissance, chargés d’explosifs pour être utilisés comme des « missiles de croisière », ou être laissés vides juste pour tester, fatiguer, saturer ou encore épuiser les stocks de missiles de la défense anti-aérienne. Conceptuellement, il n’y a rien de réellement nouveau. En 1982, l’armée de l’air israélienne, lors de l’opération « Paix en Galilée », employa intensément des drones pour localiser et détruire les défenses anti-aériennes syriennes constituées de SA-2, SA-5 et SA-6 qui avaient mené la vie dure aux forces aériennes israéliennes 9 ans plus tôt lors de la guerre du Kippour. Néanmoins, les machines utilisées alors n’avaient pas grand-chose à voir avec ce que sont les drones d’aujourd’hui, surtout au niveau des coûts.

Les missiles anti-aériens sont des objets chers, complexes et longs à produire. A titre de rappel voici les prix unitaires de quelques missiles sol/air :

Missile FIM-92 STINGER : 119 320$ (2020) [6]

Missile MISTRAL : 300 000€ [7]

Missile 3K338 IGLA-S (SA-24) : 80 000$ [8]

Missile 3K38 IGLA (SA-16) : 60 000$

Missile MIM-104 PATRIOT : 3,3M$ [9]

Missile ASTER 30 des système SAMP/T: 1,4 M€ [10]

Missile AIM-120 des systèmes NASAMS : 386 000$ [11]

Missile IRIS-T : 400 000$ [12]

On comprend rapidement que chercher à détruire tous ces drones avec des missiles est économiquement intenable, sans compter que cela réduirait à néant les stocks pour un investissement limité de la part de l’attaquant. A noter que ce différentiel est encore plus important quand cette mission est confiée à des avions de combat qui, en plus des missiles tirés, consomment aussi leur potentiel de vol [13]. C’est pour cette raison que la Russie développe un nouveau mini-missile de courte portée destiné à son système PANTSIR-SM, d’un coût réduit (moins de 5 000 $ l’unité ?), afin de traiter les menaces drones. Néanmoins, la difficulté de discriminer un drone civil ne présentant pas une menace directe, du même drone chargé d’explosifs ou d’un drone militaire pouvant tirer des missiles, reste entière.

PANTSIR-SM

Comment faire évoluer le concept d’A2/AD ?

La détection radar de tels drones ne permet pas de faire la différence entre un drone militaire de type TB-2 ou Mohajer-6, un drone civil de type SKYEYE ou un drone suicide (missile de croisière « low cost ») de type Shahed-136. Ces différents drones ont des surfaces équivalentes radar assez réduites et ont des cinématiques tout à fait similaires (vitesse et comportement).

La détection optique peut permettre, à courte distance, de faire la différence entre deux types de machines mais elle ne pourra pas faire la différence entre un SKYEYE utilisé à des fins de renseignement et le même appareil utilisé comme un Shahed-136 en tant que drone suicide.

Si tirer un missile contre un drone TB-2 se justifie pleinement compte tenu de son prix, c’est moins le cas concernant les drones civils et même concernant les Shahed-136 dont le prix ne dépasse pas les 10 000 $ à 20 000 $ l’unité. Il faut être certain que ces drones représentent une menace suffisamment importante pour justifier le tir d’un ou plusieurs missiles.

Drone iranien Shahed 136
Drone iranien Shahed 136

La détection radio-fréquence pourrait être une partie de la réponse à ce problème. Si une solution de détection radiofréquence était associée aux systèmes de défense sol/air, cela permettrait de faire la différence entre l’écho d’un drone militaire, l’écho d’un drone civil ou un écho qui n’est associé à aucune liaison de données. Ce dernier cas est tout à fait cohérent avec un objet non piloté, en mode automatique, correspondant à un drone utilisé en tant que « missile de croisière ».

Cette distinction peut permettre d’affecter des moyens défensifs différents et en proportion avec la menace. Un brouillage des communications d’un drone de reconnaissance ou d’un drone militaire d’attaque (TB-2 ou Mohajer-6 par exemple) peut suffire à faire échouer sa mission et le tir d’un missile contre un drone « pseudo-missile » peut se justifier si la cible potentielle est de forte valeur. Il serait toutefois préférable de disposer d’une réponse adaptée pour ce type de cibles, bien moins exigeantes à intercepter qu’un avion de combat ou qu’un missile supersonique. Le brouillage des signaux de navigation par satellite GNSS est aussi une solution utilisée pour égarer ces pseudo-missiles à bas coût mais c’est à double tranchant et cela présente, de plus, le risque que ces drones puissent alors frapper un peu au hasard des installations civiles.

La menace représentée par les drones est maintenant bien intégrée, au moins intellectuellement. Pour le moment, cette menace est encore considérée comme quelque chose à part qui doit se voir opposer des réponses spécifiques. Seulement, la guerre en Ukraine montre que les drones ne sont pas une menace à part qui se distinguerait par des gammes de poids, de solutions aérodynamiques ou par leur origine civile ou militaire. Les drones font intimement partie de la menace aérienne et se caractérisent par leurs missions, indépendamment du reste. Des drones très différents peuvent avoir à remplir des missions identiques comme des modèles identiques peuvent avoir à remplir des missions très différentes.

Que ce soient les Russes face aux drones de type SKYEYE ou les ukrainiens face aux drones iraniens Shahed-136, leurs défenses anti-aériennes doivent prioriser les cibles pour ne pas épuiser leurs stocks de missiles. Il semble que l’armée russe applique déjà une priorisation en interceptant uniquement ce qui semble le plus menaçant (drones ou roquettes) mais cela entraîne néanmoins une très forte consommation de missiles sans que cela assure une protection totale.

Les forces ukrainiennes devront rapidement faire de même car, outre leurs réserves de missiles qui s’épuisent [15], les stocks de missiles occidentaux sont très loin d’être infinis. En effet, surtout pour les systèmes les plus évolués, les missiles n’ont pas forcément été commandés dans des quantités très importantes car ils ont d’abord été conçus pour faire face à des cibles peu nombreuses mais de haute valeur comme les avions de combat. A titre d’exemple, le missile IRIS-T, missile utilisé principalement en air-air, n’a été produit qu’à moins de 4000 exemplaires pour 11 pays différents. Il est donc probable que seuls quelques centaines de missiles au maximum puissent réellement être transférés à l’Ukraine.

En conséquence, la défense antiaérienne doit intégrer cette menace dans le concept de déni d’accès, faute de quoi tout le concept peut voler en éclat. Le très faible coût de certains drones s’oppose au coût très élevé des missiles sol/air et il convient de trouver des solutions techniques qui s’intègrent aux systèmes existant afin de ne pas voir ces précieux missiles s’épuiser contre des cibles de faible valeur. La guerre électronique a son rôle à jouer (détection et brouillage) mais aussi d’autres solutions complémentaires (armes à énergie dirigée, missiles « low-cost », canons, drones intercepteurs etc.) sont à envisager pour détruire physiquement et surtout à moindre coût ces drones.


[1]     Le 29 octobre 2022 le port de Sébastopol a été attaqué par 9 drones aériens et 7 drones navals.

[2]     https://cf2r.org/rta/que-savons-nous-des-performances-des-systemes-darmes-russes/

[4]     L’armée ukrainienne aurait tiré entre 5000 et 10000 MANPADS depuis le début de la guerre contre les drones, les aéronefs et les missiles de croisière russes auxquels s’ajoutent les missiles tirés par les autres systèmes sol/air ainsi que ceux tirés par les avions de combat, le tout pour environ 300 à 500 cibles abattues en vol.

[6]     https://en.wikipedia.org/wiki/FIM-92_Stinger

[7]     https://fr.wikipedia.org/wiki/Mistral_(missile)

[8]     https://fr.wikipedia.org/wiki/9K38_Igla

[9] https://fr.wikipedia.org/wiki/MIM-104_Patriot

[10]  https://www.senat.fr/rap/a01-090-6/a01-090-617.html

[11]  https://fr.wikipedia.org/wiki/AIM-120_AMRAAM

[12]  https://fr.wikipedia.org/wiki/IRIS-T

[13]  Le coût d’une heure de vol d’un avion de combat se situe dans une fourchette moyenne de 10 000$ à 40 000$.

[15]  https://t.me/pilotblog/1261